ITINERAIRE
D'UN ENTREPRENEUR DE TRAVAUX PUBLICS
ECLECTIQUE : EDMOND BARTISSOL (1841-1916)
par Jean-Louis ESCUDIER
Résumé
L'itinéraire d'Edmond Bartissol montre
comment, sans être un véritable ingénieur, l'on
pouvait, au
XIX' siècle, s'imposer dans les travaux publics.
Ayant un temps travaille
sur le chantier du canal de Suez,
il s'associe à Duparchy pour fonder une
entreprise de travaux publics, équipe le
Portugal en
chemins de
fer, y aménage le port de
Leixoes, ou
il introduit de nouvelles techniques, avant de
s'intéresser a I’Espagne
et au Mozambique.
Tout en menant une carrière politique à éclipses, il
équipe les
Basses-Pyrénées en
hydroélectricité, fonde la société d'apéritifs qui
port son nom et laisse a sa mort une immense
fortune.
Edmond Bartissol
voit le jour le 20 décembre 1841 dans le village de
Portel
dans
l'Aude où
sa famille est établie depuis fort longtemps. La
commune se singularise par
la présence d'un des plus importants gisements de
gypse de la façade méditerranéenne.
L'exploitation
de cette « pierre à plâtre » d'abord cantonnée aux
besoins locaux connaitra,
à partir du Second Empire, un certain développement
sous l'effet cumulé de la
prospérité
viticole et du désenclavement routier des
Corbières.
Jusqu'aux années 1850,
le niveau de vie
de la famille Bartissol apparait bien
modeste. Le père d'Edmond,
Alexis,
maçon comme son propre père, réalise à l'occasion,
de menus travaux pour le
compte de la
municipaliste. Sans être dans le besoin, la famille
qui compte six enfants
est alors loin
d'appartenir aux notabilités du lieu. A partir des
années dix-huit-cent soixante, le dynamisme
des plâtrières dont un Bartissol est
propriétaire et les travaux de
construction de
la route départementale dont le frère ainé, Jean
Vincent, a obtenu la concession
(1)
favoriseront l'accession de la famille à une
certaine aisance. Dans un tel
contexte, l'itinéraire professionnel d'Edmond
Bartissol peut être regardé comme l'aboutissement
d'une culture économique locale.
La jeunesse d'Edmond Bartissol est
entourée d’incertitudes; réalité et légendes
s'entremêlent pour livrer un récit épique que
Bartissol a savamment entretenu dans les
biographies << officielles » ou de complaisance.
C'est ainsi qu'il est difficile de
connaitre la nature et le niveau de sa formation
initiale. Pour A. Bertrand, biographe
des parlementaires de cette fin de siècle,
Bartissol avait fait ses études à
Perpignan et
débuté dans les Travaux Publics « après avoir obtenu
le diplôme d’ingénieur »(2).
Le
même auteur sera plus vague dans la notice
biographique qu'il propose dix ans plus
tard: Il est ingénieure constructeur
(3).
Toute référence à un quelconque diplôme a disparu.
En 1898, Bartissol fait publier une nouvelle
mouture de sa biographie dans laquelle
il apparait comme un homme sorti du rang. Le
portrait frise la caricature :«
... pour être ingénieur, la pratique des travaux
qu'il suivait ne devait pas suffire ;
fallait ajouter
à ces connaissances l'instruction théorique qui fait
les techniciens de
valeur. L'enfant
la demanda à des maitres distingués, comme le
physicien Crova et il
consacra toutes
ses veillées à augmenter le petite bagage qu'il
avait emporté de l'école primaire »
(4).
Les notes biographiques publiées par
l'Indépendant lors de son décès vont dans le
même sens : ayant complété son instruction primaire
aux cours du soir...
(5).
Ainsi, est-on passé en une douzaine d'années de la
présentation d'un brillant diplômé
à celle d'un self-made-man. Or est la vérité
? Bartissol est-il allé au lycée, est-il
« sorti » d'une
école d'ingénieur ou était-il vraiment un
autodidacte ? L'installation du
frère ainé à
Perpignan
des 1856 et le fait qu'André-Prosper Crova
auquel fait référence
le complaisant
biographe soit professeur au lycée de cette ville de
1853 a 1859 nous
inclinent à
penser que Bartissol a réellement fréquenté
le lycée de
Perpignan. Il semble
toutefois établi
qu'à dix-sept ans, Edmond commence à
travailler avec son frère ainé,
qui a obtenu la
construction d'une partie de la ligne de chemin de
fer de Narbonne
a
Perpignan(6).
A cet âge, le jeune homme peut très bien avoir
achevé (ou interrompu) ses
études secondaires. Quoi qu'il en soit, il est
certain que Bartissol n'a pas suivi d'études
supérieures et, à ce titre, il peut être
légitimement rangé parmi les entrepreneurs de travaux
publics formés sur le tas, par opposition aux
anciens des grandes écoles (Polytechnique,
Centrale, Ponts, Arts et Métiers). Alors que ces
formations scientifiques
majeures sont déjà quasi indispensables pour espérer
se faire rapidement une place dans
l'industrie des travaux publics, en moins de dix
ans, Edmond Bartissol passe du statut
de petit employé à celui de grand chef d'entreprise.
Dans cette société française du
XIXe
qui valorisa plus souvent la rente et le maintien
des hiérarchies sociales que l'esprit
d'entreprise, la chose est suffisamment atypique
pour mériter notre attention.
DU JEUNE AVENTURIER AU GRAND ENTREPRENEUR
L’image de la réussite de son frère ainé semble
avoir joué un rôle non négligeable
dans les choix du jeune Edmond. Avec Jean
Vincent, pour la première fois, un Bartissol
était sorti des
Corbières pour vivre son métier de maçon
à une dimension plus large que
celle de ses aïeux. Nous ne connaissons les
premières années de la vie professionnelle
de Bartissol qu'au travers du miroir
déformant des notices biographiques. Mais, il ne
fait pas de doute que le jeune homme ait précocement
choisi son propre itinéraire :
« En 1860, à dix-neuf ans, il entre comme employé
dans l'Administration des Ponts
et Chaussées aux bureaux de M. Tastu, alors
ingénieur en chef à
Perpignan et il dirige
des travaux publics à
Collioure,
Angeles
et Port-Vendres.
Mais la carrière administrative
n'est pas pour satisfaire son besoin d'initiative,
d'activité et d'expansion; aussi,
s'affranchit-il de bonne heure de ses lisières
étroites pour entrer au service de l'industrie
privée »
(7).
De fait Bartissol quitte l'administration des
Ponts et Chaussées en 1863 et se fait
embaucher en tant que conducteur des travaux à la
section des études et de la construction
du chemin de fer de
Perpignan à
Prades.
Puis, il devient dessinateur à la gare de
Narbonne
dont il aurait établi le projet de la gare de
voyageurs
(8).
Mais, le jeune Bartissol
a d'autres ambitions et c'est vers
Suez qu'iI
se tourne.
La rapide ascension professionnelle sur le chantier
du Canal de Suez
Bartissol
est sans doute déjà fasciné par les grands travaux,
notamment par l'entreprise
lancée par Ferdinand de Lesseps lorsque, en
1866, à l'hôtel de
la Perdrix de Perpignan
ou il est pensionnaire, il rencontre le vieux
docteur Companyo. Fondateur du
Musée d'Histoire naturelle et Conservateur du Jardin
des Plantes, Louis Companyo est
une personnalité de la ville. Ancien médecin
militaire, il est encore médecin dans les
années 1860, rattaché aux travaux du
Canal de Suez.
A-t-il introduit le jeune Bartissol
auprès des entrepreneurs du chantier pour faciliter
son recrutement comme le laisse
entendre la notice nécrologique de l'
Indépendant ou a-t-il tenté de le dissuader
de venir
en Egypte
comme il est porté sur une version biographique ?
Nous n'en savons rien et
la n'est pas l'essentiel. Bartissol saura par
la suite tirer partie de cette initiative peu
banale puisque, dans chacune des notices
biographiques, on retrouve la même description
mélodramatique de cette épopée :
« C'est alors dans un beau coup d'audace ou se
révélera toute sa confiance dans sa
destinée qu'il va vraiment décider de sa vie. Le
Canal de Suez
promet de relier deux
continents par des mers jusque-là séparées. M.
Bartissol, à peine âgé de vingt-cinq ans,
s'enrôle dans la
phalange des travailleurs qui se sont voués à ce
grandiose projet. Il sait
qu'on meurt
beaucoup là-bas... II n'hésite pas et il part pour
Suez afin
d'y chercher la Fortune au risque d'y
rencontrer la Mort »
(9).
Bartissol
monte rapidement dans la hiérarchie de ce
gigantesque chantier
(10).
I débute comme conducteur à 3 600 francs par an. Un
an plus tard, il est conducteur principal,
fonction qui le conduit en quelques mois a celle de
chef de section, aux appointements
de 15 000 francs. Les entrepreneurs généraux du
canal, Borel et Lavalley, le chargent
de l'exécution de la section à sec de la plaine de
Suez : «Le climat y est meurtrier, et il
fallait commander à 15 000 nègres du
Soudan, les
seuls hommes dont l'endurance
résistait à la température embrasée dans laquelle
ils devaient travailler, et encore fallait
il les relayer par tiers tous les six mois »(11).
Après bien des péripéties, le canal enfin
achevé est inauguré en grande pompe. Le voyage
inaugural des 61 bateaux qui constituent
le convoi officiel présidé par l'Impératrice
Eugénie durera quatre jours entre le 17
et le 21 novembre 1869.
A Suez,
Bartissol s'est lie d'amitié avec un autre
chef de section, Alexis Duparchy,
qu'on retrouvera par la suite associé à plusieurs
des activités de travaux publics de Bartissol
(12)
(Jean
Duparchy,
Le percement des Alpes Bernoises.
Antécédents généraux et conséquences économiques du
tunnel du Lötschberg, thèse de doctorat, Faculté de
Droit, Université
de Paris, 1913, 257 p..)
Originaire du Jura,
fils de cultivateurs, Duparchy semble être
lui aussi un autodidacte.
De six ans plus âgé que Bartissol, il a déjà
participé à quelques grands
chantiers avant de venir a
Suez. De
1861 à 1863, il a été entrepreneur de la Société
des Chemins de
Fer Russes
et, de 1863 à 1865, il a réalisé pour la Maison
Gouin et Cie des
lignes de
chemins de fer espagnols,
dans les Pyrénées
(13).
C'est a Suez
également que
Bartissol
aurait rencontré celle qui deviendra la compagne de
sa vie, Louise P..., une
femme mariée, d'une dizaine d'années plus âgée que
lui, native de
Saint-Laurent-de-la-Salanque
dans les
Pyrénées-Orientales. Edmond Bartissol
retrouve la France en janvier
1870. Au moment ou le pays entre en guerre, il est à
Paris et se porte volontaire pour
servir dans la Garde Nationale. Affecté à la 4éme
Compagnie du 260e bataillon de
marche, il aurait participé aux combats du siège de
Paris
(14).
Une fois la paix retrouvée,
Bartissol
se préoccupe de son avenir professionnel. De
Suez, il a
ramené une solide
expérience des grands travaux et de précieuses
relations, deux atouts qu'il s'attache à
valoriser.
Des missions d'études aux grands chantiers portugais
Bartissol
a gardé des contacts avec Alexandre Lavalley.
En 1871, ce dernier lui
confie la mission d'étudier l'organisation des
chemins de fer en
Galicie, alors région de
l'empire austro-hongrois.
L'année suivante, il effectue d'autres missions
d'étude :
d'abord en Turquie,
toujours en prévision de l'établissement d'un chemin
de fer sur les bords de
l'Adriatique
ensuite, pour envisager la construction d'un port a
Fiume
(aujourd'hui Rijeka
en Croatie)
(15).
En 1874, Bartissol est sollicité par le
Comptoir
National d'Escompte pour étudier le tracé de voies
ferrées. Le Comptoir d'Escompte est
alors une des
banques françaises les mieux implantées dans
l'Empire colonial et à
l'étranger.
Longtemps spécialisé dans les prêts aux
gouvernements exotiques, le Comptoir
d'Escompte entreprend justement en 1873 de financer
les activités industrielles
étrangères,
notamment les chemins de fer(16).
Assurément, Bartissol bénéficie déjà
d'une
honorable réputation professionnelle pour que ce
grand établissement fasse appel à lui.
Bartissol
est déjà éclectique puisque, en 1876, il réalise un
rapport sur les mines de fer magnétique de
San Thiago
dans la province
d'Alentejo. L'homme a de la suite dans
les idées puisque, en conclusion de son rapport, il
préconise l'établissement de hauts
fourneaux, de forges et de laminoirs à
Barreiro car
: «le
Portugal est
à la veille de construire des chemins de fer d'un
développement assez important,
votés par les
Chambres, qu'il en est de même en
Espagne et
que l' usage des rails en acier tend de plus
en plus a se généraliser »
(17).
De fait, par rapport aux autres pays européens, le
Portugal
s'est lancé avec un certain
retard dans la constitution de son réseau de chemin
de fer ; en 1860, le pays ne
compte que 506 kilomètres de voies ferrées.
Edmond Bartissol
représentait au
Portugal la « Société Financière de Paris
», une
émanation de la « Société de Dépôts et Comptes
courants », elle-même issue du « Crédit
Industriel et Commercial ». Pour le compte de la «
Société Financière ›), Edmond
Bartissol
signe avec le gouvernement du
Portugal le
contrat relatif à la réalisation de ce
chemin de fer le 3 août 1878
(18).
Les entrepreneurs sont un certain Dauderni
et Alexis
Duparchy
qui retrouve ainsi Bartissol après avoir
travaillé de 1873 à 1876 à des opérations
de dragages entre
Mer Noire et
Mer d'Azov
(19).
IL semble bien, comme il s'en prévaudra
plus tard, que Bartissol ait participé à la
construction mais son statut d'agent
financier ne lui permettait probablement pas
d'apparaitre également en tant que constructeur.
Les capitaux pour mettre en place cette « Compagnie
de chemin de fer de la
Beira
Alta
>> sont, pour l'essentiel, mobilisés sur le marché
financier parisien. Lors de la première
émission d'obligations, en février 1879, 12 000 sont
réservées au marché de
Lisbonne,
8000 à celui de
Porto et 66 117 au marché de
Paris
(20).
La plupart des
administrateurs de la société (dix sur quatorze)
sont Français
(21)
et la quasi-totalité du
matériel de construction et de roulage est fournie
par de grandes entreprises françaises
(usines Schneider du Creusot, Compagnie de Fives-Lille,
etc.)
(22).
Les travaux commencés
en 1879 se poursuivent jusqu'en 1882 et la ligne
fonctionne des la fin de cette
année 1882
(23).
Bartissol devient directeur de la «
Compagnie de chemin de fer de la
Beira Alta
», fonction qu'il conservera jusqu'en 1887. En
l'espace de quelques années.
Bartissol
a donc dépassé le strict rôle d'ingénieur de travaux
publics, fonction qui, à
proprement
parler, n'a jamais été la sienne. Apres l'étude des
traces, il construit au titre de directeur
des travaux, avant de devenir directeur de
l'exploitation.
A partir des années 1880, le
Portugal
compte donc quatre compagnies de chemins de
fer :
la Compagnie Royale des chemins de fer portugais,
la Compagnie du Sud et du
Sud-est,
la Compagnie de Minho et Douro
la Compagnie des chemins de fer portugais
de Beira Alta.
Quant à Bartissol, bien que directeur de la «
Compagnie de Beira
Alta)?, il travaillera pour une autre société
ferroviaire, la « Compagnie Royale des chemins
de fer portugais ». De fait, Bartissol et
Duparchy seront également les entrepreneurs
généraux de la ligne de
Torres Vedras à
Figueira da Foz. Longue de 166
kilomètres, cette ligne du réseau de la « Compagnie
Royale » longe la côte atlantique
entre Lisbonne
et Coimbra
(24).
Bénéficiant de l'expérience acquise a
Port-Saïd,
Bartissol, Duparchy et Dauderni
obtiennent en 1884 l'adjudication de la construction
du port de Leixoès,
prés de Porto
pour 4489 contos soit environ 25 millions de
franc-or
(25).
Pour l'exécution des travaux
de la jetée de ce port, en 1885, l'entreprise fait
construire par la Compagnie de Fives-Lille
deux exemplaires d'une grue géante dénommée le
Titan
(26).
Ce Titan pouvait soulever
des blocs de cinquante tonnes et les porter à une
distance de vingt-neuf mètres du
point de rotation. Le caractère innovant de ce
Titan de Leixoès
est d'ailleurs souligné dans la thèse de D.
Barjot : « la compétition très vive qui, dans le
domaine portuaire, opposait les firmes entre elle,
contribua beaucoup à y faire apparaitre des
matériaux
toujours plus performants, notamment dans les années
1880 ; une étape importante fut franchie lors des
travaux de construction du
Port de Leixoés
au Portugal,
entre 1883 et
1894. Les entreprises Bartissol et
Duparchy y adoptèrent un matériau de chemin de
fer
capable de transporter les blocs les plus lourds et
des titans plus mobiles que ceux de
Lavalley
(27).
Un modèle réduit au 50e sera
présenté à l'Exposition Universelle de 1899
disent les
biographies, « il attira l'attention de tous les
ingénieurs et des techniciens les plus
distingues
(28).
Ces affaires portugaises ne vont pas sans problèmes.
D'une part, la lutte avec
d'autres intérêts financiers est parfois dure. C'est
ainsi que certaines banques du pays
qui vivent mal cette emprise française sur les
investissements nationaux, ont constitué un «
Syndicat ». D'autre part, le recours à des ouvriers
français pour assurer une partie
de la main-d’œuvre est mal vécu au
Portugal.
Analysant en détail les conditions de la
mise en place des chemins de fer
portugais,
M. Pinheiro de Sousa a relevé des conflits
violents contre ces chantiers assurés par les
entrepreneurs français :
«La présence des travailleurs français provoqua des
réactions nationalistes de la part
des populations, elles atteignirent leur apogée en
juillet 1880 avec le tir contre une
locomotive, épilogue de l'attaque répétée de bandes
armées contre les chantiers. On
note encore des
conflits de ce type pour la construction des chemins
de fer de Torres
on il existait une maîtrise constituée par
des Français »
(29).
Assurément, l'omniprésence étrangère, et française
en particulier, dérangeait beaucoup de monde mais,
depuis l'Egypte
et les revendications des autochtones lors de la
construction du Canal de Suez, Duparchy et
Bartissol étaient habitués à ce genre de
relations. Un problème d'un autre ordre résidait
dans les difficultés de paiement. En
1895, Bartissol et Duparchy seront en
procès avec la « Compagnie Royale des chemins
de fer portugais»
pour régler un différend portant sur 10,45 millions
de francs
d'impayés pour ces travaux au Portugal(30).
Toujours au Portugal,
Bartissol réalise en 1886 la ligne de
Belem à
Cascaes et
le
grand tunnel du Rocio.
De 1887 à 1890, il est chargé de l'établissement de
la station
centrale du chemin de fer métropolitain de
Lisbonne.
C'est alors que Bartissol engagera un jeune
Centralien originaire de Perpignan, Jules Robert.
En février 1889, à
Lisbonne,
Jules Robert
épousera... Marguerite Bartissol, fille
d'Urbain, un des frères d'Edmond
Bartissol.
Désormais, Jules Robert dirigera la plupart
des réalisations de Bartissol que ce soit au
Portugal,
au Mozambique,
au Brésil
ou en Roussillon
(31).
Avec Edmond Bartissol
travaille également un autre membre de sa famille,
un de ses cousins, également
natif de Portel,
Charles Bartissol. Plus tard, établi a
Biarritz, ce
dernier créera une
entreprise de travaux publics et de ciment,
entreprise qui, dans cette ville, réalisera
notamment le pont sur la
Négresse.
Pour le Portugal,
Bartissol élabore de nouveaux projets
toujours plus ambitieux. En
1889, il soumet aux autorités du pays un projet de
pont sur le Tage à
Lisbonne. Pour la
circonstance,
il s'associe avec Théophile Seyrig, un major
de Centrale, principal collaborateur de
Gustave Eiffel de 1868 à 1877. Seyrig est
un brillant spécialiste des ponts
métalliques.
Pour le compte d'Eiffel, il a notamment conçu
et réalisé en 1876 le pont
Maria Pia sur le Douro
à
Porto. Toujours sur le
Douro, il
vient également de construire
le pont-route
don Luis
pour le compte de la société beige Willebroeck
(32).
Ce projet de
pont sur le Tage
est, pour l'époque, réellement colossal : un pont
routier et ferroviaire
de plus de deux kilomètres autorisant le passage des
plus hauts navires
(33).
Une telle réalisation aurait certainement favorise
un meilleur développement des régions du sud du pays
mais le cout (cinquante millions de francs) était,
semble-t-il, hors de portée de ce
pays essentiellement agricole. De fait,
Lisbonne ne
verra un pont sur le
Tage qu'en
1967 !
HISTOIRE ECONOMIE ET SOCIETE
Parallèlement à ces multiples chantiers au
Portugal,
Bartissol et Duparchy s'engagent
dans un grand projet en Espagne. Depuis 1865, le
Portugal et
l'Espagne
sont reliés
par la ligne de chemin de fer de
Madrid à
Lisbonne par
Real Ciudad
en Espagne
et
Badajoz
au Portugal.
Mais dans les années 1870, l'Etat espagnol autorise
de construire une seconde ligne
Madrid-Caceres-Portugal
guère plus courte et très contestable sur le
plan économique dans la mesure où les régions
traversées sont peu peuplées et très pauvres. Quant
au trafic international, il n'y a pas grand chose à
en attendre car, en
cette fin du XIXe siècle, les économies
des deux pays se « tournent le dos ». En
revanche, les milieux financiers des deux pays
entretiennent des relations étroites et
c'est la « Compagnie Royale des Chemins de fer
Portugais » qui assurera la mobilisation
des capitaux. Cette ligne achevée en octobre 1881
entre en service en 1882.
Mais, comme cela était prévisible, la rentabilité
est très faible. Alors, par une sorte
de fuite en avant, en dépit d'un intérêt économique
tout aussi discutable,
l'Espagne
décide de réaliser une grande transversale Nord-Sud,
le long de la frontière
portugaise.
Pour assurer ce lien entre les grandes lignes du
Nord-Ouest et du Sud-ouest de
l'Espagne,
il faut donc construire 350 kilomètres de voies
entre Plasencia
à Astorga
via Zamora
et Salamanque.
La Compagnie «Madrid Caceres Portugal» (M.C.P.)
obtient la concession et la «Compagnie Royale des
Chemins de fer portugais » assure la garantie
d'amission
(34).
On est alors en 1888 ou 1889. Bartissol et
Duparchy acceptent de construire cette
ligne à forfait pour 136 000 francs du kilomètre
soit 50,4 millions de francs
(35).
Ils reçoivent
en paiement partiel la moitie du capital, soit 22
000 actions, les 22 000 autres étant
souscrites en
principe par moitie par des personnalités espagnoles
et portugaises
(36).
Mais la compagnie portugaise connait rapidement de
grandes difficultés financières et
le M.C.P. interrompt le service de sa dette le 1er
septembre 1890. Faute de subsides,
Bartissol
et Duparchy arrêtent les travaux. Pendant
cinq ans, la ligne restera inachevée.
Dans les milieux financiers, on s'agite pour trouver
une solution présentable aux obligataires.
Une nouvelle entreprise ferroviaire est créée, le
Grand Central Espagnol, qui
regroupera les lignes du M.C.P. et la ligne en
construction qui prend le nom d'Ouest
Espagne.
Le Crédit Mobilier Français s'associe à l'opération.
Albert Broder, qui a
démêlé la complexité du montage financier définitif,
le décrit comme une «société
d'exploitation franco-belge administrant un réseau
espagnol à capitaux français en partie
par le biais d'une entreprise portugaise»
(37).
En 1895 enfin, les travaux peuvent
reprendre et cette ligne
d'Astorga à
Plasencia
sera achevée en juillet 1896
(38).
Ce grand
chantier aurait mobilisé jusqu'à 17 000 ouvriers.
(39).
LE MOZAMBIQUE OU LES PLACEMENTS A RIQUES MESURES.
Vers la fin du siècle, Bartissol s'intéresse
également aux
colonies portugaises et aux
profits qui peuvent s'y réaliser. Jusqu'en 1890, le
différend qui opposait le
Portugal à
l'Angleterre
au sujet de leurs possessions africaines, notamment
a propos des terres du
Congo
que le Portugal
convoitait pour réunir
l'Angola et
le Mozambique,
rendait aléatoire
tout investissement sur ces terres lointaines. Le
différend aplani, les révoltes d'indigènes
réprimées, ces colonies africaines deviennent dignes
d'intérêt pour les
hommes d'affaires. C'est ainsi que Bartissol
aurait été le principal commanditaire de la
Compagnie portugaise qui a obtenu le monopole de
l'exploitation des mines d'or du
Zambèze
et des pêcheries de corail sur les cotes du
Mozambique
(40).
En 1898, on le
retrouve membre du Conseil d'Administration de la
«Compagnie de Mozambique»
qui détient une concession de 150 000 km2
sur cette colonie portugaise. Avec ses associes,
Alexis Duparchy, Jules Robert et T.
Berger, il constitue le comité français de la
Compagnie dont le siège parisien est situe au 7, rue
La Fayette, véritable Q.G. des sociétés de
Bartissol
(41).
Si nous manquons d'éléments pour apprécier
l'étendue de
l'implication de Bartissol dans cette
entreprise, il n'en reste pas moins que sa présence
et celle de ses associes parmi les membres de la
direction témoignent de ses liens au
plus haut niveau avec le monde portugais des
affaires.
Par delà les turbulences politiques que connut le
Portugal,
Bartissol sut maintenir
des liens privilégiés avec les gouvernements
successifs de ce pays. D'ailleurs, Bartissol
reçut de multiples honneurs des dirigeants
portugais. En 1878, il devient Commandeur
du Christ du Portugal
; en 1882, il est décoré de la Conception du
Portugal ; en 1889
enfin, alors que ses activités dans le pays
s'achèvent, le Roi Carlos 1er lui octroie le
titre de vicomte
(42).
Ces distinctions monarchiques seront parfois lourdes
à porter dans la
très laïque France de la IIIe République.
Pourtant, nul n'aurait pu reprocher à Bartissol
de rester insensible aux décorations de la
République Françaises puisque depuis le 15
septembre 1887, il est chevalier de la Légion
d'Honneur au titre du Ministère des
Affaires Etrangères.
Retour en Roussillon
Durant les années 1880 simultanément, Bartissol
mène ses activités dans la
péninsule ibérique
et opère un retour vers le
Roussillon
de sa jeunesse. Ici comme à l'étranger,
Bartissol
se trouve au cœur des projets les plus utopiques et
des réalisations les plus
prosaïques et fructueuses.
D'un projet pour le siècle suivant...
Des 1881, Bartissol est contacte par
l'Ingénieur en Chef des Travaux Publics des
Pyrénées-Orientales, Antoine Tastu. Les deux
hommes se sont connus sous le Second Empire
lorsque Tastu avait en charge de superviser
la réalisation des chemins de fer de
Perpignan à
Prades et
de Perpignan
à Cerbère.
Mais Bartissol n'était alors qu'un simple
subalterne
anonyme. Natif de
Perpignan, Tastu a poursuivi de
brillantes études qui le virent sortir parmi
les premiers de Polytechnique en 1840. Apres un
court passage aux
Ponts-et-Chaussées, il débute à
Prades une
carrière qui sera exclusivement consacrée à
son département
natal. II en dirigera l'administration des Travaux
Publics à partir de
1866. Tastu,
le bien nommé, tentera toute sa vie de faire
réaliser sur le site des
Bouillouses,
en Cerdagne,
de vastes réservoirs destinés à écrêter les crues et
à assurer
convenablement l'irrigation des basses plaines de la
Têt
(43).
Pour faire accepter son idée par l'Etat,
Tastu crée un Comite rassemblant notables
locaux, banquiers et gros propriétaires
et c'est à ce titre qu'il contacte Bartissol.
Mais, Tastu meurt des 1883. Alors,
Bartissol, toujours associé à Duparchy
et Dauderni, crée avec Charles Cotard,
membre du
Conseil Supérieur de l'Agriculture, une « Société
d'Etudes des Réservoirs et canaux d'arrosage des
vallées de l'Agly,
de la Têt
et du Tech
». Des 1882, Bartissol avance
l'idée d'un projet de barrage sur la
Têt, à
Vino. En
1935, lorsqu'un ingénieur des
Ponts et Chaussées voudra à nouveau défendre cette
orientation, c'est le rapport Bartissol
de 1882 qu'il exhumera. On sait qu'après bien des
péripéties, le barrage de
Vino
sera finalement mis en service en 1978
(44).
... au réalisme immobilier
A partir de 1883, Bartissol entame de longs
pourparlers avec la municipalité de
Perpignan
pour racheter l'ancien hôpital de la Miséricorde.
L'emplacement en centre
ville, juste a cote de la cathédrale Saint-Jean
est propice a une opération immobilière
fort rentable. La transaction a enfin lieu en 1888
et Bartissol peut déployer ses projets
urbanistiques
et industriels. II construit, semble-t-il, en
collaboration avec un certain
Campana,
plusieurs immeubles de luxe qui constitueront la «
cite Bartissol », toujours
existante(45).
Dans le même temps, Bartissol se lance
dans la production d'électricité.
Sur l'emplacement de l'église Saint Jean le Vieux
tout prés de la cathédrale, il construit
une usine électrique équipée de six machines à
vapeur. Il s'engage à fournir à la commune
l'électricité nécessaire a l'éclairage du théâtre
municipal et aux particuliers prêts
à s'abonner
(46).
UN HOMME D'AFFAIRES EN POLITIQUE
La diversification des placements financiers
Bartissol
réalise des profits considérables dans ses travaux à
l'étranger, profits qu'il
réinvestit dans les domaines les plus varies :
l'agriculture, I' immobilier, l'hydraulique,
ITINERAIRE D'UN
ENTREPRENEUR DE TRAVAUX PUBLICS
Les travaux publics. Ses acquisitions foncières dans
l'agriculture sont nombreuses et
variées. C'est ainsi qu'en 1879 il acquiert de la
Maison de Bragance le fameux domaine
royal de Pinheiro
qu’a l'embouchure du
Sado,
s'étend sur plus de cinq mille hectares(47).
Bartissol créera à
Pinheiro un
vignoble de cinq à six cents hectares dont il commercialisera
la récolte de l'ordre de 12 000 hectolitres sous
l'appellation Bartissol
Royal-Pinheiro
(48).
Dans les
Pyrénées-Orientales, il possède deux
belles exploitations
viticoles dont la production s'élève selon les
années de sept à douze mille hectolitres
(49).
Apres plusieurs acquisitions dans
l'Aude et
l'Hérault,
Bartissol se trouvera en 1906 a la
tête d'un « empire viticole » produisant en moyenne
45 000 hectolitres
(50).
Lorsque cela s'avère nécessaire pour décrocher un
marché ou lorsqu'il pressent une bonne affaire,
Bartissol n'hésite pas à se faire payer en
nature. Ainsi, en 1905, en paiement de ses travaux
pour le port de
Lisbonne, il reçoit des obligations de la
société de ce port. Pour la destruction des remparts
de Perpignan,
il obtiendra 134 000 m2 de terrains
constructibles en milieu urbain(51).
Mais l'homme ne dédaigne pas les dépenses de
prestige. De fait, une telle fortune se devait
d'avoir sa vitrine parisienne. En 1887, Bartissol
achète donc un splendide hôtel particulier dans un
des plus beaux quartiers de la
capitale, au 17 de l'avenue du Bois de Boulogne,
aujourd'hui avenue Foch. Il s'offre
également un superbe hôtel à
Lisbonne.
Enfin, c'est probablement dans cette catégorie
des biens de prestige qu'il faut ranger la propriété
de Fleury-Merogis
sur laquelle nous
reviendrons. Bartissol achète, mais il revend
aussi parfois, lorsqu'il manque de liquidités, quand
un bien s'avère trop couteux ou ne correspond plus à
sa stratégie. Dans ce
contexte, il est pratiquement impossible d'évaluer
la fortune de ce multimillionnaire que
flatteurs ou détracteurs qualifiaient de « Nabab »,
de « Rothschild des travaux publics »
ou encore de « roi des terrassiers ».
Quand un constructeur devient député...
Alors qu'il n'avait jusqu'alors exercé aucune
activité politique, Edmond Bartisso à
I’ approche de la cinquantaine, se présente aux
élections législatives du 22 septembre
1889 dans la circonscription de
Céret,
petite sous-préfecture des
Pyrénées-Orientales.
Bartissol
a comme adversaire un jeune avocat perpignanais,
Jules Pams. Tant par ses
origines, le négoce viticole, que par son alliance
avec la famille Bardou-Job a laquelle
appartient son épouse, Pams est déjà
introduit dans le milieu catalan des affaires.
Bartissol
est élu, mais n'obtient qu'une majorité relative et
le score flatteur de Pams laisse
poindre le proche avènement d'un homme politique
d'envergure.
Il semble que, dans un premier temps, Bartissol
ait pris à cœur sa fonction de député.
Des décembre 1889, alors qu'il n'est élu que depuis
deux mois, il dépose une proposition
de loi relative
au déclassement des routes nationales(52).
Il s'agit d'un projet profondément
moderne puisqu'il implique de fait une
décentralisation des compétences en
matière de travaux publics. Les départements se
verraient affecter les sommes correspondent
à l'entretien des anciennes routes nationales. Les
voies de communication
seraient regroupées en deux catégories, routes
départementales et chemins communaux.
Dans le même temps, serait mise en œuvre une reforme
des compétences respectives de
grandes écoles formant les ingénieurs de travaux
publics. On comprend aisément qu'un
tel projet se soit heurté aux lobbies politiques et
technocratiques. Lorsque, quelques
mois plus tard, la proposition est mise à l'ordre du
jour de la Chambre, le Ministre des
Travaux Publics, Yves Guyot, déclare que s'il
ne s'oppose pas à sa prise en considération, il «a
fait les plus expresses réserves au sujet de cette
proposition»(53).
Le dossier
est renvoyé à la commission chargée d'examiner le
projet de loi sur l'impôt des prestations,
commission qui a déjà été saisie par la Chambre
d'une proposition analogue du
député du Jura, J.-B. Bourgeois.
Lors de la discussion du projet de budget pour 1891,
Bartissol intervient sur les
conventions avec les Compagnies de chemins de fer. A
ses yeux, de nombreuses lignes
projetées doivent faire l'objet d'un réexamen. Il
estime leur coût de construction trop
élevé : «Je suis constructeur, j'ai construit des
lignes dans des pays difficiles, et je
puis assurer que, quand je vois réclamer 750 000
francs par kilomètre, je me demande
comment on peut faire pour les dépenser... Je
réclame une révision et le renvoi a une commission
chargée d'examiner les traces aujourd'hui abandonnes
à je ne sais quelles
personnalités...»
(54).
Et il demande une réduction de l'ordre de 10 % du
crédit affects
aux conventions avec ces compagnies. Ce débat
témoigne a quel point le député Bartissol
réagît comme un entrepreneur et non comme un homme
politique. Ainsi, lorsque le
député de la Savoie, Jules Horteur
l'apostrophe «Prenez-les à forfait pour 250 000
francs !», il réplique sans se départir : «Si vous
me les donnez, je m'engage à les
prendre pour 250 000 francs»(55).
Dans sa réponse, le rapporteur Emile
Cornudet, fait référence, non sans ironie, aux
antécédents professionnels de Bartissol : «
... Vous qui
êtes un constructeur de chemin de fer, vous qui êtes
particulièrement compétent en
matière d'évaluation, même et surtout lorsqu'il
s'agit des pays étrangers, vous qui avez
fait partie de l'administration des ponts et
chaussées... vous savez fort bien qu'il ne faut
pas confondre réévaluation probable avec le coût
définitif d'une ligne »
(56).
Bartissol
ne sera pas suivi ; son amendement est repoussé par
la Chambre à une très
large majorité. Lorsque, quelques jours plus tard,
le vote des avances aux Compagnies
de chemin de fer, pour garanties d'intérêts, viendra
à discussion devant la Chambre,
Bartissol
interviendra à nouveau. Le revenu net de l'ensemble
du réseau de chemin de
fer étant de l'ordre de 5 %, les compagnies sont
«assez riches pour payer un intérêt
rémunérateur à tous les capitaux engagés dans la
construction...» et il conclut : «Notre
système d'exploitation est vicieux, car avec un
réseau aussi riche, un revenu aussi
important, il est évident que l'Etat, après avoir
donné 3 milliards 500 millions de subvention
gratuite, ne devrait pas être obligé de pourvoir en
outre à des insuffisances... Je suis
de ceux qui
pensent qu'il ne faut pas laisser s'accroitre cette
dette, car, lorsqu'un vice aussi important se
manifeste, il faut le couper dans sa racine, sinon
il vous submerge »(57).
Bartissol
conteste les choix opèrés à propos de certaines
lignes à faible trafic,
notamment dans le Massif Central. Pour réduire le
coût de construction au kilomètre, il
préconise l'utilisation de voies étroites permettant
des courbes plus accentuées et des
pentes plus fortes. Cette fois, Bartissol est
moins isolé. Le rapporteur de la Commission,
Camille Pelletan, est pour l'essentiel d'accord
avec lui. Comme la Commission du budget ajoute à son
rapporte qu'elle « invite le Gouvernement à étudier
sans retard un
programme d'exploitation conçu de façon a réduire
par des économies, le montant de la
garantie d'intérêts et des comptes d'exploitation
partielle/ »(58),
Bartissol retire son amendement.
il n'en devient pas pour autant un grand politicien
Bartissol
ne donnera pas suite à ces débuts, somme toute,
plutôt prometteurs. Au
cours des années suivantes, l'homme d'affaires ne
consacrera qu'une infime partie de son énergie à
l'activité politique. Il n'interviendra que rarement
à la Chambre et toujours
sur des problèmes techniques. Le 11 mars 1893,
Bartissol dépose une proposition
de loi tendant à construire un canal maritime de
l'Océan à la Méditerranée dénommé
canal des Deux-Mers.
Dans l'exposé des motifs, il développe avec fougue
les avantages
commerciaux, agricoles, militaires et maritimes que
la France retirerait d'une telle réalisation.
Bartissol situe son projet dans le cadre d'un
plan de grands travaux publics qui
comprendrait
également la création d'un port de mer à
Paris et un
canal de jonction du Rhône à la mer. Le
projet est copieux (sept cent soixante millions de
franc-or) et présente
des difficultés techniques considérables. Mais, pour
un homme comme lui, rien ne parait insurmontable.
Confiant dans le succès économique de ce canal, il
prévoit un trafic de 10 millions de tonnes dés la
quatrième année de fonctionnement. Mais, l'ampleur
de la
dépense à engager décourage les pouvoirs publics. Il
faudra attendre septembre
1894 pour que le
Président de la République, Casimir-Perier,
institue une commission
chargée
d'examiner la faisabilité et l'opportunité du
projet. Enfin, le 2 avril 1896, la
commission en
question conclura que si « le canal n'est pas
théoriquement inexécutable,
les quelques avantages qu'on pourrait en retirer ne
peuvent être mis en balance
avec les
sacrifices d'argent que cette œuvre exigerait »(59).
Evidemment, comme ses précédents,
ce projet restera sans suite. Lors de la séance du
18 mars 1893, Bartissol sera
rapporteur d'un projet de loi relatif à un dossier
beaucoup moins glorieux mais plus
réaliste, l'exécution d'un canal d'irrigation et
de submersion à
Ribaute dans
l'Aude.
Probablement, notre homme d'affaires a-t-il accepté
de soutenir ce dossier sur la sollicitation
d'Adolphe Turrel, député du Narbonnais, et
parce qu'il est beaucoup plus au fait
des problèmes viticoles.
En quatre années de mandats, le bilan d'activité du
député Bartissol est d'autant plus
mince qu'aucun des dossiers sur lesquels il s'est
penche ne concerne directement le
Roussillon,
donc ses électeurs. Sa position politique est
fragile lorsqu'intervient le
renouvellement
de la Chambre en septembre 1893. Jules Pams,
cette fois clairement
soutenu par les
radicaux socialistes, bat Bartissol, candidat
des républicains modères,
des le premier
tour. Cette défaite engagea Bartissol à
penser qu'il n'aurait plus de chance de succès
politique sur ces terres désormais attachées au
radicalisme feutré de Jules
Pams.
Lorsqu'en 1898 est renouvelée la Chambre élue en
1893, Bartissol se souvient de
ses racines
audoises et c'est à
Narbonne qu'il tente de retrouver la voie
du Parlement.
Bartissol
diffuse largement une biographie flatteuse en même
temps que sa profession de foi et sa photo.
Il va de soi que cette version de la biographie
évite prudemment de
mentionner son
titre de vicomte et les décorations octroyées par le
Roi du Portugal.
Dans une note au
préfet de l'Aude,
le sous-préfet de
Narbonne, qui pourtant lui est tout
dévoué,
est on ne peut plus explicite sur ses méthodes de
campagne : »Fort riche. Possède
des moyens d'action de premier ordre dans un pays où
la fortune est un levier des
plus puissants
»
(60).
En janvier 1898, il dévoile le projet dont il fera
son principal argument de campagne :
la création d'un port a
Narbonne.
Evidemment, il s'agit d'un projet à la dimension du
personnage : ambitieux et génial pour les uns,
mégalomane et dispendieux pour les
autres. Bartissol n'a pas abandonné l’idée de
faire admettre la nécessite économique et militaire
du Canal des Deux-Mers. De plus le député de
la seconde circonscription de
Narbonne
n'est autre qu'Adolphe Turrel, ministre des
Travaux Publics dans le Cabinet
Méline
et la caution du Ministère de tutelle n'est pas
négligeable pour un tel projet.
Bartissol
peut donc à loisir tirer des plans sur la comète
pour Narbonne
d'autant que sa
compétence technique ne saurait guère être discutée.
La construction du port dont le
devis s'élève à
soixante-dix millions de francs serait assurée par
une société privée,
l'Etat se
contentant de garantir les emprunts obligataires.
Après une campagne électorale agitée, Bartissol
l'emporte au second tour sur le bouillant maire de
Narbonne, Ernest
Ferroul.
Mais cette victoire, très étroite, est aussitôt
contestée par les socialistes. Le 7
juillet, la
Chambre décide l'ouverture d'une enquête qui aura
lieu le mois suivant(61)
et,
le 8 décembre, l'élection est invalidée.
Bartissol renonce à se présenter aux nouvelles
élections fixées pour le mois de février 1899. Ainsi
s'achève la seule incursion politique
d'Edmond Bartissol dans son département de
naissance.
Le « seigneur » de Fleury-Merogis
Nous avons déjà signalé que, toujours aussi mobile,
Bartissol fit en 1888 l'acquisition
d'une splendide propriété en région parisienne : le
château de Fleury-Merogis, en
Seine-et-Oise.
Selon toutes probabilités, c'est à son associé,
Alexis Duparchy, que Bartissol
doit
de s'installer sur ces terres franciliennes. De
fait, depuis 1883, Duparchy est
propriétaire du
château de
Savigny-sur-Orge, commune voisine de
celle de Fleury-Merogis.
Le château de Fleury
est un domaine de 450 hectares que Bartissol
mettra en valeur. La demeure sera le lieu de
réception de personnalités des affaires et de la
politique,
notamment Rouvier, Clemenceau et
Joffre, habitués des grandes parties de chasse
données dans les bois de la propriété.
Fleury-Merogis
n'est alors qu'une toute
petite commune
de 280 habitants on le propriétaire du château est
encore reçu comme
un seigneur
fournissant le travail et assurant l'ordre. Pour les
habitants du lieu, Edmond
Bartissol
sera toujours « Monsieur le Vicomte ». C'est
donc logiquement que Bartissol
devient maire
de Fleury-Merogis
des 1892. Il le restera jusqu'a sa mort. Evidemment,
Bartissol gère de haut les questions
municipales. II confie les affaires courantes à son
adjoint
et cantonne son action aux interventions auprès des
pouvoirs publics. Sans
négliger la «question sociale», — il fit notamment
construire des logements pour tous
ses ouvriers et
domestiques — à
Fleury-Merogis, Bartissol est
avant tout respectueux des
traditions.
C'est ainsi qu'en 1907-1908, il tiendra tête à
l'administration préfectorale qui
lui ordonnait
d'enlever un Christ en croix situe dans la
salle de classe
(62).
De la part d'un député républicain qui vient de
voter la loi de séparation de l'Eglise de l'Etat,
député franc-maçon de surcroit, une telle démarche
est pour le moins atypique en ce
début de XXe siècle.
BARTISSOL TOUT PUISSANT EN ROUSSILLON
A partir de 1895, Edmond Bartissol et
Alexis Duparchy mettent un terme à leur
association. Avec Felix Allard, Jules
Dollfus et Louis-Etienne Wiriot,
Duparchy a
constitué le groupe Arcada » qui réalisera de grands
chantiers en Europe et en Amérique
latine
(63).
Quant à Bartissol, en 1896, il obtient
la construction et la concession du
port de Salonique
et en 1898, il fonde la « Société du Port de
Salonique »,
ville où,
jusqu'a sa mort, il gardera des intérêts financiers.
Sous le nom de « Société franco-hellénique
d'Exploitation du port de
Salonique
», cette entreprise fonctionnera jusqu'en
1960
(64).
Parallèlement, Bartissol opère un
retour vers le Roussillon, de 1898 à 1910,
il déploie une activité considérable. Au cœur de
tous les projets d'aménagement de quelque importance
qui s'élaborent à cette époque en Roussillon,
Bartissol apparait
dans le rôle du concepteur, du maitre d'œuvre ou du
bailleur de fonds quand il ne joue
pas les trois rôles en même temps. L'homme est de
plus en plus éclectique ; il était
entrepreneur de travaux publics et agent immobilier,
il deviendra industriel.
PIONNIER DE L’ENERGIE ELECTRIQUE
Dans
les derrières années du siècle, Bartissol
s'attache à dépasser les premières difficultés
qu'il avait rencontrées dans son entreprise
d'électricité. Dans un premier temps,
il renforce la capacité de son usine perpignanaise
et, dés le 10 février 1898, la ville est
éclairée à la lumière électrique
(65),
Dans un second temps, il fait construire sur
la Têt,
Rodés
près de Vinça,
une usine hydroélectrique équipée de 3 dynamos de
350 000 watts chacune ; les eaux de la
Têt
parviennent à l'usine par le canal de
Corbère.
L'usine est
opérationnelle à la fin de l'été 1899. L'électricité
produite avec une puissance de 8 400
volts est
transmise jusqu'à
Perpignan, distante de 34 kilomètres, par
câbles sur
poteaux(66).
A partir de 1900, Bartissol assure la
fourniture de l'énergie à la « Société
des Tramways électriques de Perpignan
», dont le réseau est achevé en 1901. Pour
financer ces réalisations, Bartissol crée la
Société Hydro-électrique
Roussillonnaise
(S.H.E.R.) au capital de 2 millions de francs dont
il possède 80 % des actions. Désormais,
l'opération s'avère rentable puisqu'en 1903, la
S.H.E.R. réalise un bénéfice de
200 000 francs
(67).
En 1893, dans le cadre même de la cité
Bartissol, Edmond Bartissol
fonde à Perpignan,
une fabrique de papier à cigarettes dont la force
motrice est évidemment
fournie par les installations hydroélectriques
Bartissol
.
Nostalgie et image de
marque obligent, le papier s'appelle « Le Suez
». La publicité le présente comme le
meilleur des papiers à cigarettes qui ait paru
jusqu'à ce jour en cahiers brochés et cartonnés
(69).
Mais ne s'agissait-il pas avant tout de faire
concurrence a l'entreprise de la
famille Bardou-Job qui fabrique « Le Nil
» ?
HERAUT DE L’EXPENSION URBAINE
En ce début de XXe siècle, la grande
affaire qui alimente les conversations des
notables perpignanais est la prochaine destruction
des remparts de la ville. Cette opération
est évoquée depuis la fin de la guerre de 1870 et le
Conseil Municipal avait déjà
contacté Bartissol en 1890, lequel s'était
déclaré d'accord pour assurer ce chantier.
Mais les pourparlers avec les autorités militaires
étaient laborieux car le Génie réclamait
4,7 millions de francs
(70).
Enfin, l'opération devient possible en 1901
par le déclassement
des fortifications. La municipalité est disposée à
racheter à I’Etat les anciens
terrains militaires, mais il faut rapidement assurer
la destruction des remparts et l'aménagement urbain
des espaces libères.
De sensibilité radical-socialiste, le Conseil
municipal de
Perpignan mesure avec
amertume que Bartissol est réellement
incontournable pour l'exécution de ces travaux.
De son coté, celui-ci s'efforce d'accélérer le
processus en sensibilisant l'opinion. Des
1901, il développe ses arguments dans la presse
locale : « la démolition des remparts
s'impose et cela d'une façon absolue tant pour
l'amélioration des conditions d'hygiène
que pour la prospérité commerciale et économique de
la ville de
Perpignan »
(71).
Bartissol
est désormais un puissant entrepreneur ayant des
ingénieurs sous ses ordres. C'est
François Joffre,
ingénieur des Arts et Métiers et frère du futur
Maréchal de France, qui
négocie pour son
compte avec la municipalité. Une fois l'affaire
conclue, la S.H.E.R.
dont
Bartissol est le principal actionnaire devient
maitre d'œuvre. La S.H.E.R. s'engage
à verser en cinq
ans les 1,3 millions de francs demandés par l'Etat
en paiement des 42 hectares de terrains libérés. En
contrepartie, pour prix de la démolition, elle
obtiendra
17 des 42
hectares. Pour la municipalité, c'est une opération
blanche puisque, sans
bourse délier,
elle récupère 25 hectares. Pour Bartissol,
l'affaire est également lucrative
dans la mesure
on il vendra, et parfois fort chers, ces espaces
constructibles désormais
au cœur d'une
ville en pleine expansion. Dirigés par l'ingénieur
Salomon, les travaux commencés en mai 1904
dureront moins de deux ans. Sur une partie des
terrains libérés,
Bartissol envisage la construction d'un
bâtiment thermal de grand luxe qui utiliserait
les eaux de la
Preste, station distante de Perpignan de
70 kilomètres ! Bartissol a un
sens inné de la
communication. II sait à merveille utiliser la
propagande pour faire
connaitre et
accepter ses projets. En octobre 1905, il présente
son projet à la presse en
ces termes:
«J'avais promis de travailler à assurer la
prospérité de
Perpignan en activant
la construction d'une nouvelle ville sur les
terrains de la fortification. Je me suis
préoccupé de
cette question et croyez que ce n'était pas tache
facile que d'attirer des
capitaux dans
une région on règne malheureusement la misère par
suite de la mévente
des vins. Par
bonheur, j'étais en relation avec des hommes
sérieux, ayant fait leurs preuves, qui ont
bien voulu m'accorder leur concours »
(72).
Mais, pour une fois, ses talents de communicateur ne
suffiront pas à faire sortir cet
ambitieux projet des cartons.
DE L’AMALGAMME ENTRE LRS AFFAIRES ET LA POLITIQUE
En dépit de cette activité débordante, notre homme
d'affaires se présente aux législatives
d'avril 1902 dans la première circonscription de
Perpignan
qui comprend une partie
de la ville et un vaste secteur rural s'étendant de
la Salanque
aux Corbières
catalanes. Bartissol mène une campagne à sa
mesure. II a une proposition sur tous les
thèmes de société. C'est ainsi que, dans son
programme politique, on relève : réduction
du fonctionnarisme, réduction des frais de justice,
réduction des impôts, service militaire ramené à
deux ans, retraites ouvrières, développement des
institutions de prévoyance
et de mutualité... Le programme viticole, essentiel
pour tout candidat dans le Midi, est
également très fourni. Certains points peuvent
apparaitre démagogiques, notamment lorsqu'il se
déclare pour la «libération du vin de toutes ses
charge, pour le vin au soldat,
pour la réduction et unification des frais de
transport pour le vin, les produits agricoles
et les engrains ou pour l'abaissement des droits de
douane dans les pays
étrangers»
(73).
Mais, Bartissol fait également une
proposition originale qui connaitra des
prolongements
au cours des années suivantes. C'est en effet a
l'occasion de cette campagne
qu'il lance l'idée d'une «organisation des trusts et
la formation d'une puissance
société d'exportation »(74).
Enfin, son « programme local » est
considérable : chemin
de fer à voie normale de
Rivesaltes
au Barcares,
chemin de fer local de la
Salanque,
arrosage de la vallée de
l'Agly,
darse du Barcarès,
construction de réservoirs et de
canaux d'arrosage et évidemment destruction des
remparts de Perpignan, un projet
dont, comme nous
l'avons vu, on envisageait déjà la réalisation en
cette année 1902.
Placé en tète
dans la quasi-totalité des communes, Bartissol
est brillamment élu dès le
premier tour
avec prés de 60 % des suffrages. Manifestement de
nombreux électeurs de gauche, radicaux et même
socialistes, ont choisi Bartissol y compris
dans les Corbières
«rouges»(75).
Le retour de Bartissol à la Chambre des
députes ne laisse pas indifférent
et, à nouveau, la validité de son élection sera
contestée.
Le député de la seconde circonscription de
Perpignan,
le radical-socialiste Jean
Bourrat,
stigmatisant chez Bartissol l'amalgame entre
les affaires et le pouvoir politique,
demande I’ annulation
(76).
Dans son réquisitoire, Bourrat trouvera
un appui en la personne de Jean Jaurès. Le
tribun socialiste accuse : « Il me parait infiniment
grave,
pour un entrepreneur puissamment riche, de
subordonner à l'octroi du mandat législatif
qu'il sollicite la réalisation de grands travaux en
annonçant qu'il tient dans ses mains les capitaux
nécessaires à ('exécution de ces travaux... C'est la
perpétuelle confusion
des puissants moyens dont M. Bartissol
dispose comme riche entrepreneur, et des
moyens nouveaux qu'il demande au suffrage universel.
Voila où est la gravite de ces
affirmations, de
ces promesses ; et il est singulier que l'on
s'attache à relever comme
on l'a fait
jusqu'ici dans beaucoup de dossiers, des traces de
corruption, lorsqu'il s'agit
de sommes
minimes distribuées directement aux électeurs, et
qu'on laisse impunie
parce qu'elle
est indirecte et parce qu'elle n'est permise qu'aux
puissants capitaux, cette
forme, la plus
dangereuse de toutes, parce qu'elle s'adresse à tout
un pays, qui consiste à édifier son élection
sur la promesse de grands travaux réalisables par
son capital »
(77).
Fort de l'ampleur de son succès électoral, c'est de
sa place que Bartissol défendra sa
cause sereinement: «Ce n'est pas un travail
d'administration, n'importe qui peut faire
un canal d'arrosage ; ce sont les particuliers qui
payent... Je n'ai pas promis autre
chose. De même, les remparts de Perpignan peuvent
être démolis par l'administration
ou par une entreprise particulière. Il y a vingt ans
que je dirige des travaux analogues. Il
n'y a la aucun acte de corruption»(78).
Finalement, la demande d'enquête est repoussée
par 291 voix contre 216. Cette fois Bartissol
est vraiment à nouveau député.
DE LA DEFENSE DE LA VITICULTURE AUTRE TRUST
BARTISSOL
De 1902 à 1905, Bartissol semble totalement
absorbé par ses chantiers et la gestion
de ses réalisations, à
Perpignan, à
Salonique
ou au Mozambique.
Mais la spécialisation
n'est pas dans la nature du personnage qui vient
occuper un terrain ou on ne l'attendait guère :
celui de chantre de la viticulture méridionale.
L'année 1905 sera pour Bartissol
«l'année de la viticulture». En janvier, il
interpelle le gouvernement sur les mesures que
celui-ci entend prendre pour mettre fin à la crise
sur les vins naturels des régions
du Midi
(79).
En février, il dépose une proposition de loi
tendant à instaurer une déclaration
de récolte afin
de lutter contre la fraude par sucrage et mouillage
des vins à la propriété.
La discussion de cette proposition tarde à venir et
Bartissol, qui tient à cette réforme,
s'impatiente. Aussi, le 28 juin suivant, il monte à
la tribune de la Chambre pour
tenter de la
faire adopter sous forme d'amendement à la
proposition de loi relative à la
répression de la
fraude sur les vins et au régime des spiritueux.
Bien que soutenu sur ce point par le député de la
Gironde, le
Comte du Perrier de Larsan, et par la
quasi-totalité
des députes du
Midi, cet amendement est repoussé à une très large
majorité au nom du
principe de
liberté ; la loi du 6 août 1905 se contentera
d'instaurer les acquis pour la
circulation du
vin
(80).
On sait que la déclaration de récolte ne sera
finalement votée que
deux ans plus tard après les dramatiques événements
de 1907. En mars 1906, Bartissol
demandera au ministre des Finances une application
plus stricte de la réglementation :
« C'est grâce aux acquis fictifs que les négociants
peu scrupuleux parviennent à pratiquer
les fraudes qui ruinent notre malheureux Midi et à
discréditer, par surcroit le commerce
honnête »(81).
L'homme d'affaires a rarement fait preuve
d'une telle ténacité à la
Chambre.
Ce tardif intérêt pour les débats parlementaires et
l'économie viticole n'est pas fortuit.
Dans le même temps, Edmond Bartissol crée et
développe le groupement commercial
qui donnera naissance à la marque d'apéritif
Bartissol. Notre personnage a
convaincu quelque 240 petits producteurs des
communes de
Banyuls-sur-Mer, Port-Vendres
et Cerbere
de lui vendre le raisin a un prix fixe à l'avance.
Tout prêt de la gare
de Banyuls,
il fait construire d'importants chais qui
accueilleront la récolte des 1905.
C'est ainsi que la « Société des Vins de Banyuls
commercialisera environ vingt mille
hectolitres par an. Mais, cette structure n'est dans
son esprit que le premier pas d'un
regroupement beaucoup plus large qu'il appellera «
trust des vins du Midi ».
Le projet de Bartissol résulte d'une analyse
simple de la crise viticole. Pour faire
remonter les cours qui se détériorent depuis prés de
dix ans, la réunion d'une grande
partie des producteurs méridionaux de vin s’impose ;
regroupes, ceux-ci pourraient
réguler l'offre, garantir la qualité des vins et par
la même, obtenir des prix plus élevés.
L'objectif est de former une société commerciale au
capital social de 300 millions dont
la moitié seraient consacrés à la construction de
cuves d'une contenance totale de 30
millions d'hectolitres sur les lieux de production
et l'autre moitié au fond de roulement. Le vin
serait acheté aux producteurs par le trust en vertu
d'un contrat d'exclusivité. Les
bénéfices seraient repartis à raison de 45 % à la
Société, de 45 % aux viticulteurs et de
10 % aux ouvriers
(82).
Bartissol prévoyait de vendre
l'ensemble de cette production en bouteilles par un
réseau propre de représentants, ce qui, pour
l’époque, constitue une
originalité de premier ordre : « Pour éviter le
mouillage, tout le vin de la société sera
vendu en bouteilles et portera sur le bouchon et à
la cire le degré et le prix »
(83).
Edmond Bartissol
s'est davantage inspire des trusts financiers et des
cartels industriels
qui se développent à la fin du XIXe
siècle que des groupements viticoles américains du
type du
trust Percy-Morgan des vins de
Californie
(84).
Evidemment, ce projet se situe
aux antipodes du mouvement coopératif qui, le plus
souvent à l'initiative des socialistes,
commence poindre dans le Midi viticole.
Ce projet ne verra pas le jour en raison, notamment,
de la faiblesse des prix d'achat
des vins aux producteurs (de 1 à 2 francs le degré
hecto selon le degré alcoolique) et de
l'hostilité du négoce qui se trouvait de fait hors
jeu. Mais, pour l'heure, il fait a son
auteur une heureuse publicité dans un pays on toutes
les préoccupations tournent autour
de la mévente et de la fraude des vins. Durant
quelques mois, sinon quelques années,
Bartissol
sera considéré par de nombreux viticulteurs comme
l'homme providentiel.
C'est ainsi qu'il sera réélu des le premier tour aux
législatives de mai 1906. Mais,
lorsque, en 1907, la viticulture méridionale se
trouvera au centre des préoccupations
sociales et politiques, Bartissol sera
manifestement en retrait. II est vrai qu'il
entretient
des liens d'amitié avec Clemenceau qualifié
de 0 fusilleur » par les hommes politiques
du Midi depuis la sanglante répression de
Narbonne le
20 juin.
UNE FIN DE VIE RICHEMENT REMPLIE
Malgré la multiplicité des activités qu'il exerce
désormais en Roussillon, Bartissol ne tient à
y cantonner ni sa vie sociale ni sa vie
professionnelle. De fait, il restera toujours
en marge de la bonne société perpignanaise. Lors des
élections municipales de
1904, il aurait pu devenir maire de
Perpignan ;
il se contentera d'être président du
Comite de soutien à la liste républicaine des
Intérêts Municipaux conduite par Eugene
Sauvy.
Certes, le changement de municipalité à
Perpignan
favorisera les affaires de
l'entrepreneur mais l'homme préfère jouer le
châtelain-vicomte à
Fleury-Merogis ou
dans son domaine royal de
Pinheiro au Portugal.
L’AFFIRMATION DU LIBERALISME ECONOMIQUE
Au-delà des préoccupations d'ordre viticole,
l'activité parlementaire de Bartissol
reste modeste. Le 13 décembre 1905, il monte à la
tribune de la Chambre pour intervenir
sur un sujet qui lui est cher, celui du réseau de
chemin de fer. Bartissol est fermement
opposé au rachat et à l'exploitation par l'Etat du
réseau de la Compagnie des
chemins de fer de l'Ouest.
De fait, chaque année, l'Etat paye des sommes
considérables
en garanties d'intérêt pour une compagnie qui
n'assure pas le renouvellement du capital
fixe. Dans ce débat, Bartissol revient sur
les arguments d'ordre technique qu'il avançait
quinze ans auparavant : «Vous avez fait du troisième
réseau un réseau électoral ; au
lieu de le faire avec des voies étroites et des
voies économiques, vous avez voulu le
faire avec des voies qui content fort cher»
(85).
Mais, par rapport à 1890, sa position est
nettement plus marquée du sceau du libéralisme. Il
dénonce les conventions
«imposées» aux compagnies en 1883 et soutient que
« l'Etat, quoi qu'on fasse et quoi
qu'on dise, exploitera toujours plus mal qu'une
compagnie»
(86).
En cette année 1905, l’homme d’affaires est
sur le point de traiter une grosse affaire de
construction de chemin de fer en Italie et il est
adjuducataire de deux tunnels du transpyrénéen
(87).
LE PROPRIETAIRE FACE AUX OUVRIERS
S’agissant de
son patrimoine, Bartissol continue à jouer la
diversification. En 1905,
il adjoint à son
patrimoine viticole une superbe propriété située aux
confins de l'Aude
et de
l'Herault,
le domaine de
Sériège.
Sériège est
un des plus beaux fleurons de la viticulture
méridionale : trois cent cinquante hectares d'un
seul tenant dont deux cent cinquante
de vignoble, une cave d'une capacité de quarante
mille hectolitres et un
somptueux «
château ». Pour Bartissol, alors concentré
sur son projet de trust des vins du Midi,
Sériège
pouvait être un atout dans le démarrage de ce
gigantesque projet commercial.
Mais avec ses soixante ouvriers à l'année et ses
trente brassiers,
Sériège
connait des
rapports de production plus proches de l'industrie
que de la paysannerie et
une nouvelle
grève éclate en octobre 1906 après le renvoi d'une
cinquantaine
d'ouvriers.
Bénéficiant du soutien direct des syndicalistes de
la ville voisine,
Béziers,
les ouvriers
instaurent un rapport de force dont Bartissol,
toujours habile, se sort d'une
manière
relativement honorable. Son attitude intransigeante
à l'origine du conflit sera
surtout imputée
à l'ancien ministre Adolphe Turrel qui était
depuis peu l'administrateur
du domaine.
Dans un deuxième temps, pour le représenter à
Sériège,
Bartissol choisira
Joseph Guiter,
le maire de Portel,
sa commune natale. A celui-ci, le 9 novembre, alors
que la
grève dure depuis un mois, il recommande : «Soyez
très accommodant sur la forme, mais dans le
fond nous devons rester fermes, car je veux être le
maitre chez moi »,
(88).
Mais, finalement, Bartissol acceptera de
transiger et de reprendre la quasi-totalité des
grévistes. Bien qu'il ait beaucoup investi dans
cette propriété, Edmond Bartissol se
séparera de Sériège
quelques années plus tard.
RECENTRADE SUR LES TRAVAUX PUBLICS
Les préoccupations politiques et agricoles n'ont pas
totalement détourné Bartissol
des travaux publics. En 1908, il devient
concessionnaire du port de
Pernambuco
au Bresil
(aujourd'hui Recife).
Il s'agit la d'une réalisation importante, de
l'ordre de 80 millions de franc-or. La même année,
sous la responsabilité de Salomon, débutent
les
travaux des cinq kilomètres du tunnel de
Puymorens
sur la ligne du transpyrénéen
d'Ax-les-Thermes
à Bourg-Madame
et la construction de l'Hôtel des Postes de
Perpignan.
Toujours aussi prêt à s'enflammer pour les grandes
réalisations d'infrastructure, Bartissol
ne pouvait qu'être fasciné par le projet déjà ancien
de tunnel sous la Manche.
Le 4 février 1907, alors que la France s'apprête à
recevoir le Roi d'Angleterre, Edouard
VIII,
il adresse au directeur du Petit Journal un
article intitule «Le tunnel sous la
Manche et le canal de Suez» dans lequel il soutient
que les Britanniques retireraient de
grands profits de cette liaison comme ils en
retirent du canal de Suez
(89).
Mais, sous la
pression d'Edouard VIII lui-même, le projet
sera à nouveau abandonné des le mois suivants.
Entre 1906 et 1910, le député Bartissol n'a
plus guère d'initiative parlementaire. On
le voit néanmoins déposer une proposition de loi le
3 février 1910 sur la réalisation
d'un canal de dérivation de la Seine à
Paris.
Bartissol voit dans cette initiative le moyen
d'éviter le retour d'inondations telles que la
capitale vient d'en subir en ce début
d'année 1910. D'une longueur de 9 kilomètres, ce
canal emprunterait les terrains des
anciennes fortifications. Certes, de son propre
aveu, la dépense serait « un peu forte » :
90 millions de francs. Comme toujours, Bartissol
met en avant les avantages commerciaux
d'une telle réalisation. Ainsi, propose-t-il de
déduire de cette dépense la valeur
des terrains actuellement occupes par les
fortifications. Qui plus est, il souligne l’intérêt
d'un tel canal pour le service de navigation de la
Seine qui pourrait y faire transiter
toutes les marchandises qui ne sont pas destinées à
Paris
(90).
Renvoyée à la commission des Travaux Publics,
des chemins de fer et des voies de communication,
cette proposition
n'aura pas de suite. Lors du renouvellement de la
Chambre en avril 1910, Bartissol
se voit oppose au radical Frederic Manaut.
Face à Bartissol, Manaut bénéficie de
deux
atouts : son assise politique et sa formation.
Président du Conseil General des Pyrénées-Orientales,
il est pour les notabilités locales un intermédiaire
de choix dans leurs relations
avec l'administration d'Etat. Ingénieur des Arts et
Manufactures, il est à même de
contrer Bartissol sur son terrain de
prédilection. Nettement devancé après le premier
tour de scrutin, Bartissol se retire. Il
achève 1A, sans gloire, une carrière politique dans
laquelle, assurément, il n'avait pas mis le meilleur
de lui-même.
Désormais Officier de la Légion d'Honneur (16 mai
1914), Bartissol continuera gérer ses
affaires de sa résidence parisienne, de son château
de Fleury-Merogis
ou du
Portugal
ou la République a succédé a la Monarchie.
Professionnellement, il reste très
actif et toujours aussi polyvalent. Il entreprend de
grands travaux à
San-Sébastian au pays basque espagnol et
le roi Alphonse XIII envisage de lui confier
la réalisation du
port de Vigo
destiné, selon le monarque, à devenir le grand port
de liaison du commerce
entre Europe et Amérique. Il semble aussi qu'il ait
crée une usine de pierres précieuses
artificielles, usine qu'il aurait tenté, sans
succès, d’implanter à
Perpignan
(91).
Le
vieil homme a gardé les rêves de sa jeunesse mais,
désormais, il ne les réalise plus.
Victime d'une congestion pulmonaire, Bartissol
meurt à Paris
le 16 août 1916. Il est
inhumé au cimetière de
Fleury-Merogis
; l'enfant de Portel-des-Corbières
choisi pour
toujours cette terre d'Ile-de-France où jamais on ne
sut que M. le Vicomte n'était que le
fils d'un maçon de village. Edmond Bartissol
est mort, mais le Bartissol
entame une
brillante carrière. Des décennies durant, le
Bartissol occupa une place enviable
sur le
marché des vins d'apéritif. Le Bartissol
sera longtemps associé a son créateur ; pendant
des décennies, son portrait encadre de ses dates de
naissance et de décès ornera le col
des bouteilles. Aujourd'hui encore, les étiquettes
des trois Bartissol, portent la
signature
E. Bartissol.
Combien de consommateurs actuels soupçonnent la
nature du personnage
qui se perpétue sous ce nom à la sonorité très
commerciale ?.
Différentes activités professionnelles, à ne jamais
faire d'erreurs irrémédiables. En
affaires,
Bartissol a toujours fait preuve d'un grand
pragmatisme. Si, dans un premier
temps, il
développe ses activités à l'étranger, pour venir
ensuite réaliser de grands travaux
en France,
il sera toujours prêt à entreprendre des
réalisations au-delà de nos frontières.
Sorti du rang, sans formation scientifique et
technique solide, Edmond Bartissol
fut
probablement davantage un homme d'affaires qu'un
entrepreneur de travaux
publics.
Personnage atypique a plus d'un titre, il incarne
malgré tout assez bien ce
monde des
bâtisseurs d'avant la première guerre mondiale
lorsque les entreprises de travaux
publics, même les plus grandes, n'étaient souvent
constituées que pour le temps
d'un chantier.
Il est aussi représentatif de cette France de la fin
du XIXe siècle qui
s'ouvre a
l'étranger alors même que semble triompher le
discours le plus protectionniste de son
histoire contemporaine.
C.R.P.E.E./C.N.R.S.
MONTPELLIER