Bien petit est le nombre des personnes qui ont
conservé le souvenir de M. Moïse. Cela
tient sans doute à ce que, pour ménager des
scrupules de conscience, on s’est efforcé
d’ensevelir dans l’oubli le nom de celui qui eut
la mission périlleuse d’administrer le diocèse
du Jura, durant les temps troublés de la
Révolution. Quant à ceux qui en ont parlé, ils
l’on fait avec un évident parti pris de
dénigrement. Aussi nous pensons que, dans
l’intérêt de la vérité historique, l’heure est
venue, après un siècle écoulé, de publier une
Notice biographique qui nous montre sous un jour
plus favorable cette figure peu connue ou
systématiquement dénaturée. Ce document est
sorti de la plume de Dom Grappin, le savant
bénédictin qui a contribué pour une si large
part à jeter les fondements de l’histoire de
notre province. Il nous offre donc toute
garantie de sincérité. Cependant il nous parait
utile, pour sa complète intelligence, de la
faire précéder d’un rapide résumé des
circonstances qui amenèrent l’élévation de M.
Moïse à l’épiscopat et des évènements
auxquels il prit part, sans jamais de départir
de la ligne de conduite qui lui avait tracée sa
conscience éclairée par une vaste érudition.
Les conséquences de l’abolition des droits
féodaux, proclamée dans la nuit du 4 août 1798,
devaient se faire sentir plus lourdement au
Clergé qu’à la Noblesse elle-même. Depuis
longtemps déjà, celle-ci s’était vu
arracher ses plus précieux privilèges et elle
était préparée à faire l’abandon de ceux qui lui
restaient. Tout autre était la situation du
Clergé : les réformes sociales s’étaient
succédées de siècle en siècle sans jamais
l’atteindre et, à la veille de la Révolution, il
ne connaissait encore d’autre mode d’existence
que celui que lui avait fait, dans les temps
reculés, le régime féodal. Depuis le puissant
prélat jusqu’au desservant de la plus pauvre
paroisse, tous ses membres tiraient du sol leurs
moyens d’existence ; c'est-à-dire qu’ils
prélevaient directement une part plus ou moins
large dans les produits péniblement arrachés à
la terre par le travail de leurs administrés.
L’ensemble de ces prélèvements était
considérables, mais la répartition en était fort
inégalement faite entre les participants ; à
coté des seigneurs évêques ou abbés jouissant
des gros revenus de menses plantureuses, à coté
des cadets de noble race pourvus de gras
bénéfices, les humbles curés des paroisses
rurales, ceux qu’on appelait le bas clergé,
vivaient de la part bien réduite qui leur était
abandonnée dans les maigres dîmes payées à
regret par les paysans besogneux. Cette
organisation créait ainsi dans le clergé deux
partis disposés à faire un accueil bien
différent aux idées nouvelles. L’un se
rattachaient à la noblesse par ses origines et
ses intérêts, l’autre issu du Tiers-Etat devait
faire cause commune avec lui.
Et de fait, tandis que M. Rohan Chabot et
ses moines luttaient avec la dernière énergie
pour la maintien du plus monstrueux des
privilèges, la mainmorte, on vit la grande
majorité des prêtres , curés et vicaires,
cordeliers et capucins, familiers et
professeurs, embrasser avec ardeur la cause de
la révolution naissante.
Au premier rang dans le Jura, se signalèrent
l’abbé Martelet, curé de Grandvaux, les
prêtres du district d’Orgelet conduits par
l’abbé Champion, les chanoines et familiers
de St Anatoile de Salins, les savants abbés
Moïse, Jantet, Cailler, Requet, etc. L’élan
fut considérable et tel que les décrets de
l’Assemblée Nationale portant abolition des
ordres monastiques et confiscation des biens du
clergé, durent acceptés comme des mesures d’une
utilité incontestable. Les ordres monastiques ne
donnaient-ils pas depuis longtemps le spectacle
du relâchement de la discipline et des mœurs ?
Quant aux biens confisqués, détenus par un petit
nombre de privilégiés, ils ne servaient le plus
souvent qu’à procurer à ceux-ci une existence
fastueuse peu conforme aux préceptes de la
religion. D’ailleurs, la substitution d’un
traitement fixe aux produits éventuels de la
dîme ne pouvait que relever le caractère des
curés en les soustrayant au reproche de cupidité
trop souvent formulé contre eux par leurs
paroissiens. Les évêques et bénéficiers firent
au contraire entendre de violentes protestations
et M. Rohan Chabot, usufruitier de l’ancienne
mense abbatiale de St Claude, prit une part très
active à la campagne entreprise contre la
réforme. Pour mettre fin à ces résistances et
aussi pour assurer d’une manière définitive les
libertés de l’église gallicane, l’Assemblée
Nationale décréta la Constitution civile du
clergé ( juillet 1790), qui soumettait
l’administration temporelle de l’église à
l’autorité civile. Cette constitution visait
principalement les points suivants :
1° Le remaniement des circonscriptions
diocésaines et paroissiales pour les faire
concorder avec les divisions administratives ;
2° Le nombre de évêques qu’elle réduisait à 83,
un par département ;
3° L’élection des évêques et curés par les
assemblées populaires ;
4° L’institution canonique enlevée au pape et
son remplacement par une simple lettre de
communion ;
5° la suppression des anciens chapitres et
l’institution de nouveaux chanoines devant
former le conseil de l’évêque.
L’ensemble de ces mesures administratives, bien
que respectant le dogme, jeta le trouble dans la
conscience d’un certain nombre de prêtres.
L’alarme fut portée à son comble par le décret
du 27 novembre qui rendait le serment à la
Constitution obligatoire pour tous les
ecclésiastiques. On vit alors se produire dans
le clergé français un véritable schisme : d’un
coté, les prêtres qui prêtèrent le serment et
qu’en appela prêtres constitutionnels,
assermentés ou même avec dédain, prêtre
jureurs ; de l’autre, ceux qui refusèrent le
serment et qui reçurent les noms d’insermentés
de non conformistes et de réfractaires. Nous
n’hésitons pas à penser que les uns et les
autres agissaient alors de bonne foi et
croyaient servir de la meilleure manière les
intérêts de la religion.
Aussi nous garderons bien de les confondre avec
les mauvais prêtres, peu nombreux d’ailleurs,
qui profitant du désarroi général, jetèrent le
froc aux orties, se marièrent et devinrent de
pires révolutionnaires.
Sans prétendre porter ici un jugement sur la
Constitution du clergé, nous remarquerons
seulement que les divisions fâcheuses auxquelles
elle donna naissance, furent surtout le fait
d’un malentendu que le haut clergé ne fit rien
pour dissiper ; car les dispositions
fondamentales du décret du 12 juillet furent
sanctionnées, dans la suite, par le concordat de
1801. Il est donc permis de penser que, si
l’Assemblée eût agi avec moins de brutalité et
si, d’autre part, le pape eut fait preuve de
plus de condescendance, on eût facilement évité
au pays le spectacle de luttes d’excès auxquels
la religion n’avait rien à gagner.
Dans le Jura, M. Rohan-Chabot, bien que
lâchement abandonné par la plupart de ses
chanoines, s’efforça par ses mandements et les
conférences qu’il organisa, de susciter et
d’exalter les scrupules de conscience des
prêtres hésitants et surpris par brusque
attitude d’un gouvernement jaloux d’assurer les
droits de l’Etat. Les partisans de la réforme
répondirent avec non moins de force et de
talent. A la tête de ces derniers prirent place
Le Coz, prêtre breton, qui fut plus tard
archevêque de Besançon et Moïse dont les vastes
connaissances embrassaient aussi bien les
sciences profanes, telles que la médecine et les
langues orientales, que le droit canon et
l’histoire civile et ecclésiastique.
En présence du refus de M. de Chabot de
prêter serment et de prendre le titre d’évêque
du Jura, le Directoire du département ne put que
proclamer sa déchéance et pourvoir à son
remplacement d’après les règles nouvellement
établies. Le prélat contraint d’abandonner son
siège se retira en Suisse, d’où il ne cessa de
diriger la résistance et de réchauffer le zèle
des non-conformistes.
L’Assemblée chargée d’élire son successeur se
réunit le 7 février 1791, dans l’église St
Désiré de-Lons le-Saunier, et la majorité de ses
suffrages se porta sur M. Guillot, curé
d’Orchamps-en-Venne, membre de l’Assemblée
nationale. Celui-ci déclina l’honneur de porter
la mitre, en faisant valoir son grand âge et ses
infirmités. On fut donc obligé de réunir une
seconde fois les électeurs et , le 27 mars
suivant, ceux-ci proclamèrent évêque du Jura
M. Moïse, professeur de théologie au collège
de Dole. Le nouveau prélat reçut, à Paris, en
avril, l’onction sacerdotale et revint dans son
diocèse. Sa première visite fut pour Dole et
c’est de cette ville qu’il partit, accompagné de
l’abbé Figurey, pour aller à St-Claude
prendre possession de son siège épiscopal.
On trouve dans un journal de l’époque une
relation pompeuse de ce voyage à travers le
Jura. L’évêque constitutionnel reçut-il de ses
nouveaux administrés, le long de son chemin, des
témoignages spontanés de sympathie et de
respect ? On dit ne dit pas ; mais ce que
l’auteur du récit nous fait connaître, c’est que
les pompes officielle ne lui firent pas défaut
et que de Lons-le-Saunier à St-Claude, en
passant par Clairvaux et St-Lupicin,
acclamations, salves d’artillerie, son des
cloches, chœurs de musique et escortes
militaires, tout avait été mis en œuvre pour
rendre triomphale la marche du nouvel élu du
peuple.
Malgré cet heureux début, M. Moïse ne
devait pas tarder à se heurter, dans l’exercice
de ses fonctions, à de graves difficultés. Dans
sa ville épiscopale même, les familiers de la
paroisse lui contestent le droit d’assister à
leurs offices. Dans le diocèse, plusieurs curés
refusent de lire en chaire le mandement qu’il
publie à l’occasion de la Constitution et de son
avènement. Tous ces prêtres sont remplacés et
leur traitement est supprimé ; mais les
sévérités du Directoire ne font qu’accentuer la
discorde. Si les non-conformistes sont traités
en perturbateurs de l’ordre, s’ils sont bannis
de leurs anciennes paroisses et tenus de s’en
éloigner au-delà de plusieurs lieues, ces
rigueurs prennent aux yeux de leurs partisans
les apparences d’une véritable persécution.
Dès lors, le schisme divise non seulement les
pasteurs, mais aussi les fidèles. Les amis de la
Constitution ne reconnaissant que les curés
légalement investis, veulent que force reste à
la loi. Pour ceux qui sont restés attachés à
leurs anciens pasteurs, les prêtres
constitutionnels ne sont que des intrus, nous
dirons presque des suppôts de Satan. Les
conflits ne tardent pas à éclater ; les
paroisses s’arment les unes contre les autres,
les habitants d’un même village se séparent en
deux camps, les familles mêmes de divisent ;
c’est la guerre civile et la religion de paix et
de charité devient le prétexte de haines et de
représailles.
L’honneur de M. Moïse fut d’avoir su
conserver, au milieu de ces violences, une
modération qui fit souvent défaut à ses
adversaires. Tandis que ceux-ci troublaient le
pays par leur insubordination aux lois, Moïse,
uniquement préoccupé de l’intérêt supérieur de
la religion, s’appliqua à réorganiser
l’administration de l’église sur les bases
fixées par les décrets : c’est ainsi qu’il
procéda à la délimitation des nouvelles
circonscriptions paroissiales et qu’après avoir
composé son Conseil épiscopal, il fonda, à
St-Claude un séminaire destiné à combler les
vides si nombreux laissés par l’éloignement des
insermentés. Les vicaires chargés de l’assister
dans ses travaux furent MM. Répécaud, de
Salins, Marlet, d’Ornans, Plumey,
d’Arbois, Vernerey, de Luthier,
Servois, du Mont-de-Laval, Rosset, de
St-Claude. A MM. Vernerey et Plumey
fut spécialement confiée la direction du
séminaire ; MM. Marlet et Rosset
administrèrent la cure de St-Claude et celle du
Voisinage qui était fort étendue.
Cependant la révolution suit sa marche fatale. A
la Constituante si féconde en réformes utiles a
succédé l’Assemblée législative impuissante à
maîtriser l’anarchie, au-dedans, tandis qu’au
dehors, nos héroïques volontaires tiennent à
l’Europe coalisée. La parole est aux clubs et le
règne de la terreur commence ; 1792 s’achève
dans les massacres, dans l’effondrement général
de 1793/ la religion semble un instant sombrer.
Les églises pillées et souillées servent de
lieux de réunions aux assemblées populaires et
leurs voûtes retentissent des motions les plus
sauvages. Les prêtres réfractaires sont traqués
au même titre que les aristocrates et les
émigrés.
Enfin, avec la Convention nationale, la
République est proclamée et le gouvernement
révolutionnaire fait table rase de tout ce qui,
de près ou de loin, rappelle l’ancien régime.
Alors une dernière exécution restait à faire
devant laquelle on avait jusqu’à ce jour
reculé : Dieu lui-même est déclaré déchu et
désormais il ne sera plus rendu de culte qu’à la
Déesse Raison. En conséquence, tous les
signes extérieurs de la religion chrétienne
étant abolis (8 octobre 1793) les croix sont
partout renversées et les prêtres devenu
inutiles sont sommés de renier leur foi. Un
grand nombre de ceux-ci terrorisée par le
spectacle des exécutions qui inondent l’échafaud
de sang des patriotes les plus purs, se hâtent
de résigner leurs fonctions ; quelques-uns
seulement, imitant l’exemple de Gobel,
archevêque de Paris, consentent à rendre leurs
lettres de prêtrise. On ne peut les excuser sans
doute, mais nous souhaitons que ceux qui les
flétrissent, n’aient pas à traverser d’aussi
terribles épreuves : le spectacle qu’ils nous
donneraient ne serait peut-être pas plus
édifiant.
Ces fureurs impies n’ébranlèrent pas la fermeté
de M. Moïse. Immuable dans ses
convictions, l’évêque du Jura déploya pour la
défense de la religion attaquée dans ses dogmes
fondamentaux autant d’énergie qu’il en avait mis
au service de la réforme administrative du
clergé. Déjà il s’était élevé avec Coz et
Grégoire contre le mariage des prêtres :
les décrets iconoclastes de la convention
trouvèrent en lui un adversaire résolu.
Le représentant Lejeune , alors en
tournée dans le Jura (mars 1794), rendu furieux
par la résistance de l’évêque et de son
entourage, prend la résolution de se transporter
en personne à St-Claude et de Frapper de terreur
les récalcitrants par une de ces monstrueuses
impiétés qu’il devait renouveler plus d’une fois
dans la suite et en d’autres lieux. Dans la nuit
de 10 au 11 mars, à la suite d’une orgie, le
farouche conventionnel se fait apporter la
châsse renfermant le corps de St-Claude. Ses
mains sacrilèges en retirent la relique vénérée
depuis près de onze siècles et la livrent aux
flammes.
Cette profanation ne produisit pas sur Moïse
l’effet que son auteur en avait attendu ; il ne
courba pas la tête et, le lendemain, 12 mars,
Lejeune signa l’ordre d’arrestation suivant :
« Considérant que les citoyens Moïse
et Répécaud, ci-devant évêques (Sic) nous
sont dénoncés comme des hommes qui ont été
les plus infatigables instruments des
troubles du Jura ; qu’ils ont favorisé de
tout leur pouvoir de déchirement de la
France et la destruction de la liberté, en
secondant la révolte criminelle des
administrateurs du département ; considérant
qu’ils deviennent dans cette commune un
sujet de discorde et de division et qu’ils y
soufflent dans les ténèbres les fureurs du
fanatisme ; qu’il importent au bonheur et à
la tranquillité des citoyens qu’ils en
soient écartés et qu’ils rendent compte de
leur conduite politique dans ces derniers
temps ; ordonnons que le citoyen Moïse,
ci-devant évêque et Répécaud, seront
mis sur le champ en état d’arrestation et
conduits dans la maison d’arrêt de
Lons-le-Saunier. »
En exécution de cet ordre, M. Moïse fut
amené à Lons-le-Saunier et enfermé dans la
prison de Cordeliers. Là, il se résolut, le 17
mars, à donner volontairement sa démission
d’évêque du Jura que Lejeune n’avait pu
lui arracher huit jours auparavant :
« Après avoir fait tous mes efforts pour
servir la patrie et pour propager l’esprit
républicain, je déclare, écrit-i,, que la
démission de l’évêque du Jura que je ne crus
pas pouvoir faire le 22 ventôse (11 mars)
dernier, sur un ordre du représentant du
peuple, je crois aujourd’hui pouvoir la
faire volontairement, parce que les
circonstances actuelles rendent l’exercice
de mon ministère inutile à la religion et à
la patrie. En conséquence je donne ma
démission pure et simple de l’évêché du Jura
et je promets de n’exercer aucune fonction
ecclésiastique, à moins que la république ne
me donne l’ordre ou la permission expresse
de les exercer.
A Lons-le-Saunier, etc…., -Signé : Fr.-
Xav. Moïse, républicain français,
ci-devant évêque du Jura »
Dans cette lettre, évidemment écrite le couteau
sur la gorge, à coté d’une profession de
républicanisme qui ne saurait nous étonner de la
part d’un esprit aussi libéral que celui de
M. Moïse, il respire encore une certaine
indépendance : l’évêque consent à résigner entre
les mains de l’autorité les fonctions dont
celle-ci l’avait chargé ; mais il entend rester
prêtre et de caractère, personne ne pourra le
lui arracher.
Les constitutionnels suivirent alors presque
tous l’exemple de leur chef et les plus
compromis d’entre eux allèrent le rejoindre en
prison.
Celles de Lons-le-Saunier ne tardèrent pas à
regorger de détenus de toutes catégories,
aristocrates et fédéralistes des deux sexes,
prêtres constitutionnels et réfractaires, tous
également suspects et confondus dans la même
proscription. Il devenait urgent d’en transférer
ailleurs une partie ; aussi le 28 mars, un
convoi d’une centaine de ces malheureux, au
nombre desquels se trouvait M. Moïse, fut
formé et dirigé sur la prison des capucins de
Besançon. Ils firent le voyage enchainés et bien
escortés, dans des voitures à ridelles garnies
de paille et ils eurent à subir le long de la
route, notamment à Quingey, les menaces et les
insultes des sans-culottes.
Un de leurs compagnon de captivité, l’abbé
Lambert, prêtre réfractaire, ancien aumônier
de la duchesse de Penthièvre, a laissé une
relation de ces évènements dans laquelle noud
relevons cette appréciation, peu suspecte, du
caractère de M. Moïse :
« Par notre réunion avec les prisonniers des
Cordeliers, le clergé constitutionnels de
trouva considérablement renforcé. Nous
avions même avec nous son chef, l’évêque
Moïse. Celui-ci avait bien consenti à se
démettre, entre les mains de la nation, de
la nation, du diocèse du Jura, parce que
c’était la nation qui le lui avait confié ;
mais il avait refusé avec beaucoup de
fermeté ses lettres d’évêque, c'est-à-dire
l’abjuration de son état. »
Et plus loin :
« Je vivais avec nos prêtre
constitutionnels sans les éviter, comme
sans les rechercher ; et quand la
conversation portait sur les objets qui nous
divisaient, j’articulais clairement et en
peu de mots ma façon de penser, mais de
manière à éviter les longues discussions.
J’en usais de même avec leur évêque Moïse,
qui méritait des égards particuliers par des
connaissances au-dessus de celles du clergé
de la province….. Moïse unissait à
une érudition étendue un esprit systématique
et hardi, et je ne m’étonne pas qu’il se
soit jeté dans la révolution. On m’a assuré
qu’il écrivait mal ; moi, je puis assurer
qu’il parle bien, et qu’il faut se
précautionner contre lui quand on l’écoute.
Je lui ai rendu quelques services réels,
qu’il à probablement ignorés. L’opinion
parmi nos détenus n’était pas favorable au
clergé constitutionnel ; notre jeunesse
cherchait à s’égayer aux dépens de cette
grandeur et de ses prêtres ; on se disputait
à qui leur jouerait le plus de tours et leur
dirait les choses les plus piquantes.
J’obtins souvent qu’il fut traité plus
dignement et plus décemment. »
Enfin la révolution a atteint son maximum
d’intensité. La mesure des représailles que le
peuple croyait devoir exercer sur la vieille
société, est comble. Une détente va se produire.
Du culte de la Raison, incarnée dans quelque
belles filles, on sent le besoin de revenir au
déisme : Robespierre invente l’Etre
suprême. Puis ce mouvement de réaction
s’accentue après le 9 thermidor. Un calme
apparent succède à l’exaltation et aux fureurs
sanguinaires. La religion reprend peu à peu sa
place dans les cœurs bouleversés par les
sacrilèges commis. Les prisons rendent à la
liberté les prêtres et les suspects. Tandis que
les constitutionnels reprennent possession des
églises rendues au culte, les réfractaires
rentrent de toutes parts à travers les
frontières ou sortent de leurs cachette : c’est
de nouveau l’antagonisme et la lutte. Désormais
le gouvernement semble se désintéresser des
choses de la religion et laisse aux prises
assermentés et réfractaires, sans intervenir.
Pourtant, en, 1797, le Directoire s’alarme de
l’empire que les non-conformistes reprennent sur
les populations, empire dont ils abusent pour
battre en brèche les institutions existantes et
remettre en question les plus précieuses
conquêtes de la révolution, il doit sévir de
nouveau, mais par des proscriptions et non,
comme en 1793, par des moyens sanguinaires. Cet
état se prolonge sous le Consulat,
Jusqu‘au jour où Bonaparte, premier
consul, après avoir rétabli l’ordre au-dedans et
la paix à l’extérieur, entreprend de réconcilier
la France avec la papauté et conclut le célèbre
concordat de 1801.
Pendant ces dernières années, M. Moïse,
qui, en sortant de prison, s’était d’abord
retiré au Gras, près de Morteau, reprit le
gouvernement de son diocèse et, tout en
prodiguant aux fidèles les soins spirituels qui
leur avaient longtemps fait défaut, continua à
travailler au triomphe de l’église
constitutionnelle. C’est ainsi qu’il adhéra à
deux lettres encycliques publiées, à Paris, en
1795, par plusieurs de ses collègues dans le but
de ramener à eux les fidèles et que, le 15
novembre 1797, il assista à un concile national.
Plus tard, après avoir participé à un concile
métropolitain, à Besançon, il réunit, à Salins,
le 5 août 1800 un synode diocésain dans lequel
il fit un important rapport sur l’état de
l’église gallicane dans le Jura. « On y apprend
dit l’abbé Richard, qu’il administra le
sacrement de confirmation à plus de 13000
fidèles, tant dans le département du Jura que
dans celui du Doubs ; Mais que les prêtres
insermentés traversèrent ses desseins et que la
division régna parmi les fidèles comme parmi les
pasteurs. Moïse déplore les désastres de
la République, en flétrit les excès et
remercie Bonaparte d’avoir rendu la paix à
l’église gallicane, en renversant le despotisme
du Directoire. »
M. Moïse
fut l’âme du concile contradictoire convoqué à
Paris, en juin 1801, dans le but d’amener la
réunion des deux fractions du clergé français.
On sait que la brusque conclusion du
concordat mit fin à ce concile auquel les
non-conformistes avaient d’ailleurs refusé de
prendre part.
Touts les évêques, aussi bien les orthodoxes que
les constitutionnels, furent considérés comme
démissionnaires. Ceux de ces derniers qui ne
furent pas pourvus à nouveau d’un siège,
reçurent de l’Etat une pension de 3600 fr. M.
Moïse avait d’avance refusé une nouvelle
investiture ; il redevint simple prêtre et fut
nommé chanoine honoraire de la métropole de
Besançon. Puis il rentra définitivement à
Morteau pour y terminer ses jours dans la
retraite et l’étude